Portrait

L’inspecteur de la mobilité réduite

A deux ans, Jean-Michel Royère contracte la polio. 62 ans plus tard, ce retraité aux cheveux et à la barbe blanche a beau avoir une canne pour l’aider à marcher, il s’active avec l’énergie d’un jeune entrepreneur.

Né à Bergerac (Dordogne), il a vécu dans le sud-ouest de la France jusqu’à ses 17 ans. Puis ce bavard au franc-parler est « monté à Paris pour faire carrière et fortune. » Ce ne sera pas le cas. Il poursuit : « J’ai bourlingué dans la région parisienne entre différents boulots. » Maintenant à la retraite depuis une dizaine d’années, il a « enfin l’occasion de s’impliquer pour les autres. Mon surnom : Rottweiler, précise-t-il. Quand je mords, généralement, je ne lâche pas... » Et lorsqu’il s’agit d’inspecter, Jean-Michel Royère n’en démord jamais : quand il s’occupe de sa copropriété, chez lui à Avon (Seine-et-Marne), mais surtout au sein de l’association Mobilité réduite, qu’il a créée l’année dernière, appuyé par ses deux enfants. L’objectif : favoriser l’accessibilité dans les lieux publics. 

Objectif qu’il s’est fixé en 2008 lors d’une sortie dominicale dans l’Eure, avec son amie. Il est alors ébahi par le nombre de places de stationnement pour handicapés. « C’était tout simplement formidable, raconte-t-il. Rien à voir avec chez moi, près de Fontainebleau... Alors je suis allé sur Internet et y ai découvert la loi handicap de 2005. Il faut qu’elle soit appliquée, et vite. » Depuis trois ans, la loi handicap impose des normes d’accessibilité dans les nouvelles constructions publiques. En 2015, l’ensemble de ces lieux ouverts à tous devra être en règle. Et si ce n’est pas le cas, le « Rottweiler » se dit déjà prêt à lancer des procédures judiciaires.

Un classement de l’accessibilité des communes 

« Je vois bien que des chantiers ne respectent pas la loi, donc je fais tout pour qu’on le sache », s’agace-t-il. Jean-Michel Royère n’attendra pas 2015 : Deux à trois fois par semaine, il prend le volant de sa voiture blanche, adaptée à sa jambe gauche inanimée, et prend la direction d’une commune, souvent francilienne. La poste, la mairie et le commissariat programmés dans son GPS, le sexagénaire note le degré d’accessibilité dans les lieux publics pour les personnes qui, comme lui, subissent un handicap. 

Ce « boy-scout », comme il aime s’appeler, tient une grille d’évaluation à la main, l’œil alerte. A l’accueil, un comptoir trop haut : 0 point. Dans l’ascenseur, une voix annonce l’ouverture et la fermeture des portes : 2 points. Sur sa canne, des traits lui permettent de calculer la largeur d’une porte ou la hauteur d’un ressaut de trottoir. Sur place, il cherche à sensibiliser. Au commissariat de Villejuif, par exemple, il interpelle chaleureusement un policier : « Monsieur, combien risque quelqu’un qui utilise une carte GIC-GIG (NDLR : la carte d’invalidité) sans autorisation ? » Avant que son vis-à-vis ne puisse réagir, il donne la réponse : « 1 500 € ! » 

« Devenir comme le concours des villes fleuries ou le guide Michelin pour les restaurants, mais en faveur de l’accessibilité pour tous. » C’est l’ambition de ce retraité jusqu’au-boutiste. L’association dressera un classement d’une petite centaine de communes, principalement de la région parisienne, le 11 février prochain. Et cela semble fonctionner. Cet inspecteur autodéclaré reçoit toutes les semaines des appels d’handicapés pour lui demander de noter leur commune.

« Il montait sur des échelles »

A l’issue des évaluations, il prévient la presse locale pour médiatiser le résultat du jour. Puis il monte une courte vidéo qu’il met en ligne : « la minute de la mobilité ». Des photos amateurs des principaux lieux publics accompagnent un commentaire grésillant… De chez lui, cet ancien informaticien s’enregistre seul, comme il gère seul le site Internet de Mobilité réduite.

« Mon association est apolitique. Je tiens à ce qu’elle reste indépendante pour être crédible », souligne-t-il. Jean-Michel Royère a fait inscrire dans les statuts qu’aucune subvention ne pourrait être versée. Du coup, il paie de sa poche les frais de déplacement. En revanche, cette indépendance embête des municipalités qui critiquent ses méthodes. Après un passage à Vincennes et un 3,12/10 avant l’été, la mairie a dénoncé « le manque de contrôle sur l'évaluation ». Jean-Michel Royère est resté de marbre, prônant son autonomie : « S’il y a des officiels qui me reçoivent, c’est le début de la fin… » 

La fin du combat semble loin pour ce « Rottweiler ». Il prévient qu’il ne lâchera pas le morceau, comme il ne l’a « jamais fait face à son handicap », rappelle-t-il. Les membres de sa famille lui reprochent toutefois de trop en faire. « Il bricolait à la maison et montait sur des échelles… Il n’a jamais montré ses faiblesses. Mais son corps commence à le rattraper », témoigne son fils, Dominique, un ouvrier de 27 ans. Jean-Michel Royère, jeune grand-père, reconnaît qu’il en fait trop : « Mon kiné disait de faire dix fois un exercice, je le faisais douze fois ! » 

Et quand nous lui demandons ce qu’il fera en 2015, date prévue de l’application de la loi handicap dans les lieux publics, cet homme qui aime bien le chant mais aussi le vélo, sait qu’il devra faire des concessions mais affirme vouloir continuer son action. « Faire face », c’est à la fois son héritage, son leitmotiv et son message.

QUENTIN DESCAMPS - Journaliste stagiaire

 

NB : (1) Suite ...

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Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions.